Cet enregistrement pour une chaîne de télé japonaise date de 2006, mais les deux se sont retrouvés un peu après pour le plutôt chouette album Duet sorti en 2008.
'Spain' de Chick Corea, par Chick & Hiromi
Pour tout amateur de pop japonaise (du moins on aimerait le croire) Harada Ikuko a incontestablement marqué cette année 2008, puisqu’en effet (sans même compter le DVD Kemono to maho ga
Tobikau Orchard Hall sorti début décembre) la chanteuse de Clammbon a sorti pas moins de trois disques solo en même pas dix mois : le mini-album Kehai to yoin en mars, Kemono to
maho en juin et pour finir cet excellent Ginga en novembre. Et quels albums ! Si pour d’autres cela signifie souvent expédier dans la précipitation et la négligence une série de
singles pour contenter une maison de disque gloutonne, la surproduction semble seoir à Harada : force est de constater que non seulement chacun de ces albums est meilleur que le précédent, mais
aussi que tout trois font preuve d’une maturité et d’une sophistication comme on aimerait en voir plus souvent.
Ginga est un album à écouter calmement, au casque de préférence pour mieux se couper des perturbations extérieures, bien emmitouflé sous votre couette en cet hiver vigoureux. Le disque,
s’il est prenant dès la première écoute, mérite une écoute attentive et surtout dans l’ordre ! Et je vais sans doute vous tenir là un discours de vieux con né avant l’invention de l’Ipod Shuffle
et la consommation de musique par pistes autonomes calibrés de trois minutes et demi à 0,99$ (¡No pasarán!), mais ça fait du bien de voir un album qui, loin d’une compil’ de singles dont on
aurait bouché les trous, trouve une vraie cohérence interne – à écouter dans l’ordre et en entier, donc.
L’introduction de l’album s’effectue par le morceau qui lui donne son titre, longue et hypnotique piste flirtant avec
les quatorze minutes où se distinguent deux mouvements. Le premier, introduit par deux minutes de pulsations à la guitare (si après ça vous n’êtes pas relaxés et prêts rentrer dans l’album je ne
peux plus rien pour vous) au dessus desquelles viennent ensuite s’élever des voix plaintives ; celle de Harada tout d’abord, puis celle de Imawano Kiyoshiro qui l’accompagne en canon. La seconde
partie, entièrement instrumentale, est plus rythmée voire quasiment jazz, aux rythmes plus chaotiques mêlant piano, guitare, percutions (plus des choeurs et un instrument à vent que je ne saurais
dire ce que c’est) à des sonorités naturelles samplées. Une structure bipolaire qui en quelque sorte annonce la suite.
La deuxième piste – un court instrumental au piano – si elle n’est pas superflue reste anecdotique et pure transition : ce n’est qu’après que Ginga commence vraiment.
‘Nami nite’ est, dans la continuité de l’instrumental qui l’introduit, un morceau lent. La virtuosité technique n’y a pas sa place, au contraire la mélodie est extrêmement simple, exclusivement à
la guitare (à l’exception de quelques notes claquantes au piano en fond qui se font quasiment absentes passée l’ouverture).
Déjà beaucoup plus sophistiquée est ‘Aru katachi’, peut-être même la piste la plus fascinante de l’album malgré (en fin de compte) la simplicité de son dispositif : le piano y prend enfin le
premier rôle (ce qu’en bon fan de Harada on attendait tous), étouffant même le morceau avec six notes sèches répétées inlassablement pendant les cinq minutes qu’il dure. Les (rares) autres
instruments présents et surtout le chant sont alors contraints par cette obsédante suite de notes qui sonne plus haut et plus dur que tout le reste, opprimant la mélodie qui essaye tant bien que
mal de s’épanouir dans ce carcan. Très joli.
L’album atteint son apogée avec ‘charm point’ ; charmant et charmeur sans doute, mais surtout point d’inflexion et point de symétrie : Ginga est un album qui se répond à lui même, la
seconde partie se faisant le reflet de la première, 'charm point' faisant office de pivot. Le morceau porte en lui même ce changement de cap, introduisant à mi-longueur une batterie au jeu
décomplexé qui vient contrebalancer le systématisme du piano et du chant, pour finalement les entraîner dans son sillage.
La piste suivante, ‘Haruka yori kanata e’, met en évidence la double inclinaison de l’album. Tout d’abord le jeu de miroir déjà évoqué : comme ‘Aru katachi’ (sa symétrique) ‘Haruka yori kanata e’
est parcourue sur toute sa longueur de deux notes de piano répétées encore et encore sur lesquelles se construit le morceau. Mais contrairement au premier où la mélodie était enfermée par le
piano (qui ici se fait beaucoup moins claquant, plus doux et délicat) elle prend appui dessus pour se développer. Ça change tout. Ainsi ‘Haruka yori kanata e’ représente également cette évolution
que suit l’album de compositions très simples et répétitives vers des interprétations plus sophistiquées et surtout plus libres ; mais aussi de son passage d’une tonalité mélancolique à un état
d’esprit (si on n’y pète pour autant pas le feu) plus serein.
Et puisqu’on parle d’évolution, intéressons nous à ‘Aoi yami wo massakasama ni ochite yuku nagareboshi wo shitteiru’ (à vos souhaits), septième piste de l’album et reprise de celle qui ouvrait
Kemono to maho. La version présente sur Ginga (dite « blue darkness ») est plus courte (« seulement » sept minutes, contre neuf et demi pour la version originale),
elle est surtout plus épurée : moins d’instruments utilisés, pour ne principalement garder que la guitare et quelques cuivres, moins de délires jazzy aussi, avec un chant plus discret. Il est
évident que s’il reste sophistiqué Ginga donne bien moins dans l’« esbroufe » que Kemono to maho (du coup, il est aussi plus accessible).
Cette piste au titre à rallonge clôt ce qu’on pourrait qualifier de « coeur de l’album », cinq morceaux d’un seul tenant assez cohérent. Alors à la manière de la deuxième piste (souvenez-vous,
cet album est symétrique) ‘Misora’ est une courte transition à l’instrumentation très simple (voire même simpliste, au piano et chanté cette fois) qui annonce la clôture de l’album.
‘Yakusoku no hana’ est sans doute le morceau le plus surprenant et incongru de l’album, mais parfaitement cohérent avec les orientations décelées dans les morceaux précédents : plus spontanée,
plus joyeux. Et même si un premier temps il peut passer pour un clown triste le final enjoué et léger ne trompe pas.
Ginga est un bien bel album donc, très bien structuré surtout, à la fois d’une manière « bipolaire » (en miroir comme je l’ai déjà dit et même, mais c’en est presque une conséquence si
ce n’est que cela demande une cohérence de tous les instants, de manière gigogne : ainsi si vous ne souhaitez n’en écouter qu’une partie, n’écoutez que la cinquième piste, ou de la quatrième à la
sixième, ou de la troisième à la septième, tous ces ensembles se tiennent) mais aussi de manière « linéaire », se complexifiant par couches successives (dans la partie centrale chaque nouveau
morceau voit l’introduction d’un nouvel instrument au placé au premier plan, reléguant ceux précédemment utilisé en retrait).
C’est surtout un album qui jongle habilement avec les contraires : une apparente simplicité et une épure qui révèlent une agréable sophistication, un systématisme et une rigueur dans les
compositions laissant peu à peu le champ libre à des interprétations très spontanées, ainsi qu’une noirceur mélancolique qui cohabite avec (en particulier dans les instrumentations) une grande
clarté.
Ginga (銀河)
de Harada Ikuko (原田郁子)
Album studio
9 pistes (~52 min)
Sortie : nov. 2008 (Columbia Music Entertainement)
Genre : pop, progressif, jazz
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