We care about Music (finally)

Publié le par Epikt

We don't care about Music anyway...

Je ne sais plus à qui on doit cette déclaration, lâchée alors que le film s’intéresse à Tokyo comme point de convergence de cultures hétéroclites : « la chanson japonaise de nos jours [la « j-pop » quoi] n’est ni vraiment japonaise, ni vraiment de la chanson » ; mais moi qui aime autant la harsh-noise que la pop elle me fait marrer. Une chose est certaine, si les musiciens apparaissant dans le film de Cédric Dupire et Gaspard Kuentz, We don’t care about Music anyway, produisent une musique qui n’est pas particulièrement japonaise (même s’ils forment une scène typique) et qui est encore moins de la chanson, cette musique est indéniablement nourrie par son environnement et les multiples flux qui le traversent, jusqu’à dans certains cas se révéler l’incarnation de sa frénésie et de son désordre.

J’aime autant la pop que la noise donc, et en tenant au sein (bien qu’en marge) du fandom « j-pop » un blog qui dès sa note d’intention promet de faire le grand écart entre Chara et Merzbow je m’expose particulièrement aux remarques selon lesquelles cette dernière « n’est pas de la musique »... surtout quand il parait que « we don’t care about ». Il conviendrait alors de (tenter de) définir ce qu’on entend par « musique ».
Alors certes, on peut suivre Jean-Jacques Rousseau lorsque dans l’Encyclopédie il définit la musique comme « l'art d'accommoder les sons de manière agréable à l'oreille », mais il n’est pas peu dire que depuis le XVIIIe cette définition naïve et très « easy listening » ait été fondamentalement remise en cause (que 95% des gens en soit resté là n’est pas la question)(quoique).
Sans pour autant être des activistes révolutionnaires, les musiciens s’exprimant dans le film créent en contradiction avec la culture dominante, refusant son évidence. Alors, au détour de quelques râpes à fromage frottées contre les tympans du spectateur, We don’t care about Music anyway dessine quelques pistes de réflexions à contre courant : la musique c’est une texture (leitmotiv d’Otomo Yoshihide), une performance « théâtrale », du moins théâtralisée (Umi No Yeah! qui fait son show sur une plage, avec un jeu de guitare de Shimazaki Tomoko tenant davantage d’une pose de pin-up dans un catalogue d’armement que d’un solo de John Petrucci), l’appréhension d’un espace et d’une architecture (Numb et Saidrum jouant dans un souterrain aux allures de cathédrale), etc... et pour garder le meilleur pour la fin, la musique c’est de la lumière, lorsque Yamakawa Fuyuki contrôle l’allumage d’ampoules avec ses pulsations cardiaques modulées par sa respiration (il faudrait que je vous en parle plus en longueur si je trouve le temps, tant c’est splendide).


Yamakawa Fuyuki


C’est d’ailleurs avec ce personnage (il est vrai très photogénique) que Cédric Dupire et Gaspard Kuentz font leurs plus belles images, que ce soit de ses rituels lumineux ou, dans un spectacle plus classique, de son corps fumant écroulé sur la scène après une performance très physique. D’une manière générale les images du film sont de toute façon plutôt chouettes : classiques lors des enregistrements de concerts, elles sont d’emblées plus intéressantes lorsque, à défaut d’être véritablement scénographiées, les performances sont mises en scène dans un environnement (dixit un des réals, Otomo fut enchanté de jouer dans une décharge de produits électroménagers, cool pour lui !).
On pourra toutefois reprocher au film de ne pas être aussi radical dans son approche des images que les musiciens qu’il met en scène le sont avec la musique, et globalement qu’un environnement sonore faisant l’objet d’un soin tout particulier. Il y a bien quelques passages où l’image se voit triturée (il y a aussi, de manière plus traditionnelle, quelques utilisation de la mise en scène assez pertinentes) mais elles sont principalement situées au début, avant que le film ne s’engage dans une voie plus classique d’alternance de déclarations (le film évite de façon maligne les éternelles interviews en plaçant les musiciens dans une situation de discussion entre eux plutôt qu’avec un journaliste, du coup c’est moins figé), de performances musicales et d’images parallèles. C’est loin d’être dégueulasse et à vrai dire cela fonctionne plutôt bien, mais puisque certaines intentions manifestes étaient de construire un film sortant du format du documentaire on en attendait davantage.
[En passant, ce fut l’objet d’un reproche adressé par un spectateur à la fin du film, reproche que je partagerais si seulement il ne s’était pas fondé sur le fait qu’ainsi les images ne dégagent pas la même violence que la musique. Car je vais peut-être vous surprendre, mais je ne pense pas que la noise soit vraiment une musique violente (le grindcore ça c’est violent), ou plutôt que la violence est loin d’être une de ses caractéristiques fondamentales. Non, si ce reproche doit être fondé, c’est au niveau de la manipulation du matériau filmique (par analogie au sonore) plutôt que sur une quelconque violence.]
Je ne pense pas que l’équipe du film soit ignorante de cela, elle qui a sans aucun doute été menée à faire un choix. Si à l’origine le projet se voulait sans doute plus borderline (on parle par exemple de séquences de pseudo-fiction mettant en scène les musiciens), il est en l’état le résultat d’un inévitable arbitrage : 1/ se coltiner la matière filmique et la martyriser pour en mettre en évidence la texture (analogie encore une fois avec le travail d'Otomo Yoshihide) et du coup réaliser une oeuvre à part entière, au delà de la simple captation et restitution du réel, quitte à la rendre obscure et perdre son propos en route ; 2/ ne pas oublier que le film a pour sujet des musiciens dont il ne faudrait pas dénaturer la production. Comme toujours la vérité est quelque part entre les deux, mais en fin de compte We don’t care about Music anyway penche du second coté.


Otomo Yoshihide


C’est alors pas un hasard si j’écris ce texte sur mon blog de musique et pas ailleurs : ses qualités cinématographiques sont indéniables (même si comme on a vu on peu émettre des réserves) mais il y est avant tout question de musique.
Le plateau est de haut niveau (il m’est d'ailleurs arrivé de parler de certains d'entre eux depuis l’ouverture de ce blog) et le regard est principalement centré sur la noise au sens large (des bidouilles électroniques au noise-rock), ne s’autorisant que la performance dronesque de Yamakawa Fuyuki comme sortie de route, quand bien même les musiciens ont parfois plus de flèches à leurs arcs (Otomo par exemple fait, entre autres choses, du jazz). C’est donc souvent un régal – même si j’avoue ne pas être trop fan des zigouigouis électroniques et autres bidouilles aux platines, préférant la manipulation d’instruments physiques, personne n’est parfait.
Il est à mon sens intéressant de noter qu’en plus de ne pas se contenter des formes musicales courantes, voire même de les refuser, la plupart de ses musiciens pratiquent sur des instruments modifiés où à la manipulation « étendue ». Je pense par exemple à la discussion sur leur manières de modifier leurs platines, untel substituant la tête de lecture par toutes sortes d’objets imaginables, un autre la truffant de micros de contact pour mieux y capter les scrachs. Mais aussi et surtout à l’inénarrable Sakamoto Hiromichi, qui ne sait décidément toujours pas comment se servir de son violoncelle. Plus sérieusement, les remarques qu’il peut faire au sujet de son instrument sont particulièrement intéressantes : à la fois il regrette son image bourgeoise, la seule réponse qu’il a pu trouver étant d’attaquer le pauvre instrument à la ponceuse ; à la fois il ne peut l’envisager que dans sa forme traditionnelle, avec sa caisse de résonance acoustique, ne pouvant se résoudre à l’électrifier intégralement – tout le contraire d'Otomo dont la guitare, minimaliste et finalement très « indus », se réduit à un manche soutenant des cordes et à ses prolongements électroniques).
Autre tendance qu’il faut soulever, un flagrant et partagé refus de l’intellectualisation de la musique, au profit d’une approche physique, sensorielle et mémorielle. Les artistes en question peuvent adopter une démarche construite et (pourquoi pas) fondée sur un propos ou une posture idéologique (ou pas), quand il en vient à la musique c’est ce rapport primal qui compte et qui motive (on en revient encore une fois à la texture). Le plus radical dans cette orientation physique étant sans doute Yamakawa, qui non seulement a un rapport à la musique davantage « rituel » (au sens traditionnel) mais surtout y implique fortement son propre corps. Cette prédominance accordée aux sensations physiques et à la perception intuitive de la musique conduit bien évidemment à privilégier la création live à l’enregistrement en studio ; ainsi qu’à volontiers recourir à l’improvisation, allant même jusqu’à un quasi refus de la composition (il est vrai caractéristique première de la musique lyophilisée pour supérette structurant les normes auxquelles s’opposent les musiciens filmés) – même si comme les gens de bon goût le savent bien (on l’a même rappelé en ces pages et les exemples abondent) il serait vain d’opposer fondamentalement les deux pratiques, ce que proposent ces musiciens n’étant finalement rien qu’autre qu’une redéfinition (fluctuante) de la frontière les séparant.

We don’t care about Music anyway est donc un bien joli document, qui je n’en doute pas une seconde devrait intéresser tous les amoureux de musique bruyante et déstructurée, en particulier en provenance du pays du sushi. Quand aux autres, les malheureux insensibles à la poésie d’un poste de télé réglé entre deux fréquences, bah... we don’t care about them anyway...




We don’t care about Music anyway...
film de Cédric Dupire et Gaspard Kuentz
~80min
2009
Le film a été projeté en avant première à la MCJP le 27 juin 2009, espérons qu’un DVD sorte prochainement (et qu’ils aient la bonne idée d’y adjoindre le CD de la bande son).
www.studio-shaiprod.com/wdcama.php

NB : les vidéos ne sont pas des extraits du film mais des trucs un peu au pif (mais pas trop quand même non plus).

Publié dans seen live

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Eloïse 30/06/2009 23:08

A Phil et à Epiki, La critique est très mal venue parmi certains membres de l'équipe. Si vous êtiez dans la salle le soir de la premiére, un vieil homme a émis quelques réserves sur les congratulations des uns et des autres quant à la qualité des images, il s'est fait insulté à la sortie - des personnes pleines d'affect le regardaient très durement. J'ai appris par la suite que ce film était le premier de l'équipe, peut-être est-il temps de réfléchir et d'admettre le sens de la critique. 

Epikt 01/07/2009 12:35


phil,
pourquoi aurais-tu souhaité des images plus neutres ? Je pense au contraire que le sujet se prête particulièrement à la "surenchère" d’image (de montage surtout).

Eloïse,
décidément je ne comprendrai jamais ceux qui ne jouent pas le jeu de la critique (c’est un truisme, mais dès qu’on expose son travail au public...). D’autant plus qu’au sujet de ce film l’accueil
n’est il me semble pas mauvais et surtout les critiques qu’on lui a fait sont je trouve assez pertinentes et constructives.
(mais peut-être ne souhaiteraient-ils que des paraphrases de dossier de presse par des gens qui n’ont pas vu le film)


phil 30/06/2009 22:59

Oui, ces belles séquences de réunion, de conversation autour de la table, sensibles et subtiles, les coeurs mis à nus, pudiques. Sinon il s'agit d'une musique normale sur des images normales, ou plut^ot des images qui ne sont pas suffisament normale trop belles ou intéressantes parfois, il les aurait fallu + sans intér^et. Montage superbe.

Eloïse 28/06/2009 13:32

J'ai vu ce film hier à La Maison du Japon. Je l'ai trouvé très bon avec quelques répétitions tout de même, le monde des ordures, des déchets, de la consommation excessive. Des images très belles mais un peu trop accentuées à mon goût. Le public, l'équipe du film n'a pas compris les critiques d'une certaine partie du public. Le parti pris des images avaient peut-être besoin d'explications. La conversation filmée en noir et blanc était simplement magnifique et ce violoncelliste excellent ouvrant véritablement son coeur.Un super film que je recommande à chacun. 

Epikt 28/06/2009 17:14


Coucou Eloïse,

Je suis moi aussi partagé sur l'utilisation de certaines images. La décheterie par exemple, j'aime beaucoup cela d'un point de vue esthétique (mon coté indus, on se refait pas ^^) mais c'est vrai
que c'est un peu un cliché - il est difficile de renouveler ce genre d'images. Cela dit (j'ai pas vraiment eu cette idée spontanément mais l'intervention d'un spectateur l'a remise sur le tapis)
ces images créent une sorte d'esthétique de la décomposition, plutôt pertinente pour le sujet (la noise comme décomposition de la musique ?). Du coup, malgré la facilité du procédé ("on filme des
usines désafectées et des décharges, trop cool") je trouve l'image plutôt féconde.

Besoin d'explication ? je ne pense pas. Ces images n'ont pas forcément un sens précis, et je pense que mettre à jour leurs intentions leur ferait perdre leur force. Il faut pas oublier qu'elles
sont aussi là pour créer une atmosphère, elles jouent un rôle physique plus qu'intellectuel (d'ailleurs c'est cohérent avec le propos des musiciens). Je pense pas que le film gagnerait à les rendre
plus explicites.

Sinon, tu as tout à fait raison de parler da la manière dont est filmée la conversation des musiciens. J'en ai pas vraiment parlé, mais c'est en effet très joli. Cela a un coté "hors du monde".