Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /Nov /2009 23:08
« Cet été, je donnais un cours sur les champignons à l'école de recherche sociale. Quand je l'ai proposé à Clara Meyer, elle en a parlé au professeur MacGyver qui vit à Piermont : "Que diriez-vous d'un cours sur les champignons ?" Il répondit : "Bonne idée. Rien de tel qu'étudier les champignons pour développer l'observation." Cette remarque me fut rapportée ainsi qu'au président.
Ainsi ce cours figure dans la brochure, et je peux exprimer mon opinion actuelle sur la musique : elle est inutile, sauf si elle permet de développer l'audition. Beaucoup de musiciens n'entendent pas les sons uniques, ils n'écoutent que les liens entre deux ou plusieurs sons. Pour eux, la musique n'a rien à voir avec l'audition, mais ne concerne que l'observation de ces liens. Pour cela, ils doivent ignorer les pleurs d'enfants, les sirènes et les sonneries de téléphone qui surviennent quand ils écoutent. En fait les personnes qui aiment vraiment entendre des sons seront souvent fascinées par les sons silencieux. "Vous avez entendu ça ?" diront-elles.
Un jour, alors que les fenêtres étaient ouvertes, Christian Wolff joua un de ses morceaux au piano. Les bruits de la circulation, les sirènes de bateau,... étaient entendus [non seulement] pendant les silences [mais] comme ces sons étaient plus forts on les entendait plus facilement que le piano lui-même. A la fin du morceau, quelqu'un demanda à Christian Wolff de le rejouer les fenêtres fermées. Christian Wolff répondit qu'il le ferait volontiers, mais que ce n'était pas vraiment nécessaire, puisque les sons de l'environnement n'étaient en aucun cas une interruption de ceux produits par la musique.

Ces dernières années, Daisetz Teitaro Suzuki a donné de nombreux cours à l'université de Columbia, d'abord dans le département des religions, puis ailleurs. Il finit par s'installer dans une salle au 7e étage du batiment de philosophie. Il y avait des fenêtres sur deux cotés et une table avec des cendriers. Des chaises étaient placées autour de la table et contre les murs. Elles étaient toujours occupées. Certains étaient debout près des portes. Il était sept heure moins quatre. La plupart des auditeurs somnolaient. Suzuki chuchotait presque.
Quand il faisait beau, on ouvrait les fenêtres et on entendait les avions de La Guardia passer, couvrant de temps à autres les paroles qu'il prononçait. Il ne répétait jamais ce qu'il avait dit lors du passage d'un avion.
Je me rappelle trois cours en particulier. Je n'arrivais absolument pas à comprendre ce qu'il disait. Ce n'est qu'une semaine plus tard, alors que j'étais aux champignons, que j'ai tout compris. »

Extrait du film John Cage de Peter Greenaway, disponible dans le coffret American Composers, édité par les Films du paradoxe.
(c’est une traduction pour sous-titres donc pas parfaite – je n’ai pas pris le temps d’en faire une autre –, elle gomme parfois des nuances du discours de Cage mais l'idée y est)

Un second extrait ici.
Publié dans : ils l'ont dit - Par Epikt
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