John Cage parle de sons, de bruits, et de musique (et de champignons)

Publié le par Epikt

« Cet été, je donnais un cours sur les champignons à l'école de recherche sociale. Quand je l'ai proposé à Clara Meyer, elle en a parlé au professeur MacGyver qui vit à Piermont : "Que diriez-vous d'un cours sur les champignons ?" Il répondit : "Bonne idée. Rien de tel qu'étudier les champignons pour développer l'observation." Cette remarque me fut rapportée ainsi qu'au président.
Ainsi ce cours figure dans la brochure, et je peux exprimer mon opinion actuelle sur la musique : elle est inutile, sauf si elle permet de développer l'audition. Beaucoup de musiciens n'entendent pas les sons uniques, ils n'écoutent que les liens entre deux ou plusieurs sons. Pour eux, la musique n'a rien à voir avec l'audition, mais ne concerne que l'observation de ces liens. Pour cela, ils doivent ignorer les pleurs d'enfants, les sirènes et les sonneries de téléphone qui surviennent quand ils écoutent. En fait les personnes qui aiment vraiment entendre des sons seront souvent fascinées par les sons silencieux. "Vous avez entendu ça ?" diront-elles.
Un jour, alors que les fenêtres étaient ouvertes, Christian Wolff joua un de ses morceaux au piano. Les bruits de la circulation, les sirènes de bateau,... étaient entendus [non seulement] pendant les silences [mais] comme ces sons étaient plus forts on les entendait plus facilement que le piano lui-même. A la fin du morceau, quelqu'un demanda à Christian Wolff de le rejouer les fenêtres fermées. Christian Wolff répondit qu'il le ferait volontiers, mais que ce n'était pas vraiment nécessaire, puisque les sons de l'environnement n'étaient en aucun cas une interruption de ceux produits par la musique.

Ces dernières années, Daisetz Teitaro Suzuki a donné de nombreux cours à l'université de Columbia, d'abord dans le département des religions, puis ailleurs. Il finit par s'installer dans une salle au 7e étage du batiment de philosophie. Il y avait des fenêtres sur deux cotés et une table avec des cendriers. Des chaises étaient placées autour de la table et contre les murs. Elles étaient toujours occupées. Certains étaient debout près des portes. Il était sept heure moins quatre. La plupart des auditeurs somnolaient. Suzuki chuchotait presque.
Quand il faisait beau, on ouvrait les fenêtres et on entendait les avions de La Guardia passer, couvrant de temps à autres les paroles qu'il prononçait. Il ne répétait jamais ce qu'il avait dit lors du passage d'un avion.
Je me rappelle trois cours en particulier. Je n'arrivais absolument pas à comprendre ce qu'il disait. Ce n'est qu'une semaine plus tard, alors que j'étais aux champignons, que j'ai tout compris. »

Extrait du film John Cage de Peter Greenaway, disponible dans le coffret American Composers, édité par les Films du paradoxe.
(c’est une traduction pour sous-titres donc pas parfaite – je n’ai pas pris le temps d’en faire une autre –, elle gomme parfois des nuances du discours de Cage mais l'idée y est)

Un second extrait ici.

Publié dans ils l'ont dit

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T'CharleS 15/11/2009 20:15


Whoah, je croyais être le seul gars assez fou pour regarder du Peter Greenaway, je suis bluffé XD


Epikt 15/11/2009 20:57


J'aime beaucoup Greenaway, à mes yeux un des plus grands cinéastes de ces dernières années (il n'est pas que cinéaste, mais je connais pas son travail de plasticien).
J'ai découvert ses films sur les compositeurs tout récemment, j'en avais jamais entendu parler avant qu'ils ne me passent devant le nez. Celui sur Philip Glass est assez traditionnel dans la forme
(pas trop Greenaway touch), mais le concert filmé est intéressant (après il faut aimer Glass). Celui sur Robert Ashley s'appuie sur un opéra télévisuel, donc il lache les chevaux. Celui de Cage est
lui aussi très chouette visuellement ; c'est aussi le plus intéressant dans les idées qu'il évoque (d'où les deux citations que j'ai repris, même si par ailleurs je ne suis pas du tout d'accord
avec lui). Reste celui dédié à Meredith Monk, que je n'ai pas encore vu.